De la responsabilité du citoyen

Nous avons retrouvé une lettre adressée en juin 1994 à « La Libre Belgique » au sujet d’un article rédigé par Foulek Ringelheim, magistrat et J. Sojcher, philosophe sur le thème de la responsabilité du citoyen.  Nous reproduisons ce texte, car il est prémonitoire.

Outre des réflexions intéressantes comme « la démocratie a un prix qu’il faut payer ».  Malheureusement, l’exposée est quelque peu ringard.  Certes, est-il indispensable que l’école dispense des cours de morale et de religion au cours desquelles on met l’accent sur la participation de tout un chacun à la vie publique et sur la solidarité avec son prochain et les devoirs du citoyen  vis-à-vis de la collectivité.  Certes, est-il nécessaire que l’éducation scolaire ouvre l’enfant à la démocratie et que celle-ci va bien au-delà du geste rituel de voter pour des mandataires, soit en classe, soit au sein d’une « schociété », soit encore au niveau parlementaire.  Cette approche était compatible avec le faible développement de l’Etat durant le siècle dernier et peut-être encore au début de ce siècle.  Elle ne suffit plus aujourd’hui.  L’ère des philosophes (le XVIIIème siècle) est passée, l’ère des juristes et des ingénieurs (le XIXème siècle et la moitié du XXème siècle) est passé.  Nous  sommes entrés dans un « autre » monde où domine l’information  et le gestionnaire.

Mais avant de développer une thèse « rénovée » de la citoyenneté responsable, permettez-moi de marquer mon désaccord sur certaines « réflexions » qui paraissent erronées :

  1. Le « citoyen ne croit plus aux mandataires qu’il a élus démocratiquement ».  C’est faux !  La plus grande majorité des citoyens continuent de faire appel à eux, souvent un appel pressant, pour résoudre leurs problèmes (souvent à tort et à raison !).
  2. « A l’école, il ne reçoit aucune formation civique sérieuse ».  C’est faux !  L’école continue de donner des cours de morale et/ou de religion.  Ce qui est en cause est le degré d’adaptation de ces cours aux réalités de notre société actuelle.
  3. « Les jeunes se sentent exclus de la société ». C’est faux !  Il faudrait dire « des » jeunes,car la grande majorité d’entre eux sont embauchés et gagnent « largement » leur vie (et parfois trop largement sous la pression des syndicats), en rapport avec leurs qualifications et avec leurs connaissances pratiques.
  4. « La télévision et les autres médias doivent offrir un véritable service public ».  C’est faux ! Qu’est-ce, du reste, un service public ?  Qu’est-ce, en définitive, l’information de service public ?  Qu’est-ce le divertissement dispensé par un service public ?  Et en particulier dans un secteur concurrentiel (heureusement !).  En tout état de cause, l’homme contemporain jouit de possibilités d’information, de culture et de divertissement jamais égalés.
  5. « Nous sommes les témoins inertes de la routine de l’exclusion, etc. »  C’est faux !  Jamais dans l’histoire de l’humanité, tant d’hommes et de femmes, tant d’institutions et même tant d’Etats sont venus au secours des bonnes causes.

Le problème – et il y a des problèmes – est que ceux qui les formulent font l’amalgame d’une série de concepts « surannées ».  Par exemple :

  1. le « service public » (par exemple « la télévision et les autres médias doivent offrir un véritable service public d’aujourd’hui, ce qui prime est  le service au public », c’est-à-dire l’organisation compétitive et responsable (aussi financièrement) d’un service au sein d’un marché ouvert, sans position dominante et sans entente secrète.  Car l’économie de marché offre constamment des choix et l’obligation de faire son choix.  C’est donc un régime fondé sur la liberté et la responsabilité.
  2. la notion de l’absolu (« si les experts n’ont pas la solution… »).  Si les experts solutionnaient tous les problèmes, on vivrait en technocratie, non plus en démocratie.  On installerait même l’irresponsabilité du citoyen « profane ».  Or, ce qui stimule la démocratie est le pluralisme des situations, des idées, voire des solutions.  Ce qui crée la citoyenneté responsable est le fait que le citoyen se trouve devant des choix multiples et qu’il ne peut ne pas choisir pour lui-même et pour les siens.
  3. la déification de l’école (« il y a quelque chose de plus fondamental que le programme électoral, c’est le programme scolaire ») : l’école occupe une place déterminante dans l’éducation du civisme, mais elle n’est pas la seule.  Et sans la famille, sans l’entreprise et d’autres organismes associatifs, le beau programme scolaire se soldera par un échec.

Que faut-il privilégier à partir de ces constats ?

La première chose à laquelle il y a lieu de s’atteler est de repenser certaines conceptions « traditionnelles ».

  1. la liberté : ce n’est pas un droit : c’est une obligation,  à savoir l’obligation de choisir.  C’est l’obligation de faire, de défaire ou de ne rien faire.  Il n’y a donc pas de liberté, sans responsabilité ; sans choix, pas de liberté.  L’Homme n’est libre que dans la mesure où il est responsable (vis-à-vis de lui-même, des siens, de l’entreprise et de la collectivité).  Sans responsabilité, la liberté ne serait que licence.  Et là aussi, l’on constate que les sanctions traditionnelles, notamment la simple privation de liberté ne produit pas ou ne produit plus les effets espérés.  Il s’agit d’effets dissuasifs d’une autre époque.  De nos jours, ce sont les sanctions financières qui sont les plus durement ressenties.  Ce sont celles qui correspondent, en règle générale, le mieux aux intérêts actuels de la collectivité.
  2. « l’Etat » : l’Etat n’est pas une institution divine.  L’Etat, c’est nous, c’est chacun de nous, citoyens à part entière.  Dans un monde dans lequel le secteur privé a manifestement montré ce dont il est capable et dans lequel la quasi-totalité des citoyens sont intellectuellement adultes, l’Etat devrait se limiter à son rôle d’arbitre et de régulateur, sauf exceptions  limitées dans le temps.
  3. la démocratie (« la défense de la démocratie a besoin d’un cours de philosophie… »). Ce n’est pas la philosophie qui, aujourd’hui, est garante de la démocratie.  Ce n’est pas elle qui assurera la protection des droits fondamentaux de l’individu.  Bien sûr, un cours de philosophie n’est pas inutile.  Un cours sur les principes généraux du droit me paraîtrait pourtant plus opportun, encore que l’un et l’autre pourraient s’intégrer dans les cours de morale et de religion.  Ce qui me paraît fondamental, par contre, est l’avènement d’une économie de marché.  Or, à notre époque, il n’existe d’états démocratiques que conjugués à une économie de marché ayant atteint un certain développement et dont les principaux acteurs se sentent responsables (rôle civique des cadres, le mécénat et «sponsoring », le syndicalisme professionnel, etc.).  Certes une économie de marché ne crée pas ipso facto un régime démocratique, mais ce qui est frappant est qu’il n’y a pas de démocratie sans la liberté d’entreprendre dans une économie compétitive.

C’est pourquoi,  je formule les conclusions suivantes sur la responsabilité du citoyen ou sur la citoyenneté responsable :

  1. à l’exception du chef d’Etat, tout citoyen, quelle que soit sa fonction au sein de la société, est tenu de « rendre des comptes ».  D’où la nécessité de la plus grande transparence possible (pour le patrimoine des mandataires publics par exemple, pour les sociétés cotées en bourse, pour les comptes des mutuelles et des syndicats, etc.)
  2. toute institution humaine doit être structurée de manière qu’elle puisse déterminer la responsabilité de tout un chacun, assortie de sanctions qui en découlent.  Pour ce faire, il existe plusieurs techniques :
  • la voie hiérarchique (« l’Ancien Régime »)
  • la voie judiciaire (le XIXe siècle)
  • la voie économique (le « marché »)

De bien entendu, les trois processus peuvent coexister, mais il est impératif d'encourager la troisième voie, la moins arbitraire, car la plus "naturelle" dans la majorité des cas.

   3.  l’enseignement secondaire dans ses deux années terminales devrait prévoir une heure de cours par semaine de micro-économie, y compris tout ce qu’il est bon de savoir sur la façon de gérer un budget et de macro-économie l’année suivante, y compris tout ce qui concerne les relations du citoyen avec l’Etat.  Développer une approche critique de l’Histoire et de la Vérité historique me paraît fort judicieux.  Intégrer dans le cours de morale les notions de philosophie et de logique serait sans doute appropriées aussi, ainsi qu’un exposé, fût-il sommaire, sur les principes généraux du droit, comme cité plus haut.

Pour le reste, faire confiance à l’Homme, aux citoyens que nous sommes, non aux tabous et aux slogans que vous dénoncez à juste titre, mais vous-mêmes ne manquez pas d’en user.

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