Extraits de "Plus encore" de François de Closets (éd. Fayard-Plan, Paris 2006)

Première série

Avant-propos

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Notre spécificité est essentiellement culturelle. Plutôt qu’affronter et relever les défis de notre temps, nous nous sommes enfermés dans une bulle déformante qui travestit le renoncement en courage, l’égoïsme en solidarité, le privilège en justice, et donne toujours la prime aux intérêts particuliers sur l’intérêt général, au présent sur l’avenir. C’est ainsi qu’en une génération nous avons ruiné un pays de cocagne.

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Notre avenir est enfermé en quatre propositions.
Premièrement : la route que nous suivons mène à la catastrophe.
Deuxièmement : le redressement dépend de nous, et uniquement de nous.
Troisièmement : le sursaut passe par un retour à la réalité.
Quatrièmement : il peut se produire à tout moment.

p. 14
Or, la réalité, c’est en effet que l’impératif de rentabilité est incompatible avec une gestion sans peine qui garantit l’emploi et, en prime, épargne aux travailleurs l’épreuve du changement. Les nouveaux patrons ne se sont souciés ni de libéralisme ni de socialisme; ils ont fait leur métier d’industriels. un métier qui, comme celui de gouvernants, oblige à prendre des décisions difficiles.
Entre les deux stratégies de défense, «les Renault»s ont tranché. Ils savent aujourd’hui que le réalisme a sauvé l’entreprise et qu’un conservatisme doctrinaire l’aurait tuée. Mais il y a plus. La qualité des produits passe par celle des hommes. Pour élever l’une, il a fallu élever l’autre. De nombreux salariés ont bénéficié d’une formation professionnelle, acquis de nouvelles qualifications. En prime, ils sont fiers de leur entreprise. Il est vrai que l’excellence a un coût, qu’il a fallu réduire les effectifs, fermer Vilvoorde, mais elle offre aussi des gratifications. La médiocrité, elle, est apparemment gratuite, la facture arrive plus tard.

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Le discours idéologique de la CGT n’avait aucune crédibilité aux oreilles des ingénieurs comme des ouverts, qui, tous les jours, étaient confrontés aux contraintes de la concurrence. pour le meilleur ou pour le pire, le marché est une école de nécessité. Ceux qui refusent obstinément de l’entendre finissent comme le personnel du France regardant partir, depuis les quais du Havre, le paquebot qui emportait vers la Norvège les emplois perdus.
Le marché, c’est la réalité, une mise en forme et en forces qui entretient une tension permanente.
Vivant à l’abri de cette féroce compétition, elle s’est fabriqué un monde d’illusions et de facilités, un monde où l’équilibre des comptes n’aurait pas droit de cité. Un rêve qui tourne au cauchemar à l’heure du bilan.
Pour la France comme pour Renault, il n’est pourtant qu’une voie de salut, c’est le pragmatisme. Il impose des efforts, c’est vrai, mais à la mesure de l’enjeu. Refuser la reconstruction du pays, c’est prendre le risque au mieux  d’un déclin qui n’en finira pas, au pire d’une explosion qui ferait voler en éclats notre société.

Nous mettre tous ensemble à ce travail de salut public, c’est prendre les moyens de chasser nos peurs et nous assurer d’un avenir. Et qu’on nous épargne les rêves et les idéologies : la réalité devrait nous suffire quand elle a pour nom la France et que le futur a le visage de nos enfants


Chapitre 1 – La route de l’Argentine

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Autre question : où est passé l’argent ? S’il a été investi dans des équipements modernes, la nouvelle génération en profitera tout au long de sa vie, et il est juste qu’elle en paye sa part. Réponse : «L’augmentation e la dette ne provient pas d’un effort particulier en faveur de l’investissement public.» Comprenez qu’il n’en restera rien pour nos successeurs. Effectivement, nos jeunes ont beau chercher autour d’eux, ils ne voient pas le pays refait à neuf, qui justifierait pareil endettement. Où sont les services publics accueillants qui seraient la contrepartie des milliards évanouis ? Bien au contraire, tout semble se dégrader. Et les rapporteurs de pointer du doit les lignes qiu accusent dans la comptabilité nationale : la part des «dépenses du capital» a diminué dans le budget de l’État, tandis que, au cours des vingt-cinq dernières années, les dépenses de fonctionnement ont pratiquement doublé en monnaie constante. La France s’est endettée pour ne pas investis.
110 milliards pour la santé, il reste 1 000 milliards. Pour quoi ? Interrogez, on répondra : «Grâce à l’augmentation de la dette, l’État a pu retarder l’adaptation de sa gestion.» Autrement dit, on a payé pour ne rien faire. Comme ces entreprises qui ont maintenu un appareil de production dépassé, une organisation trop lourde, un marketing inefficace, jusqu’au dépôt de bilan. Il en va ainsi de l’État : moins il change et plus il coûte.

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Le rapport Pébereau dénonce «la préférence pour la dépense publique». De quoi s’agit-il ? D’une chose simplissime : l’argent public n’a pas à être compté. Il est abondant, disponible et fait pour être dépensé. J’en avais fait la démonstration, il y a une décennie déjà. Dans le secteur privé, entreprises ou ménages, la dépense est toujours vue en négatif. Moins on dépenses, mieux on se porte, tout le monde sait cela. Dans le secteur public, c’est exactement le contraire. Du ministère au chef de service, tout gestionnaire des fonds publics considère son budget comme son chiffre d’affaires, soumis à la même loi de croissance. Plus il augmente, meilleur il est. À cette différence près que la dotation budgétaire n’est pas une recette, mais une dépense, qu’elle ne représente pas l’actif, mais le passif du budget de l’État. L’Administration remplace le – par le + et nul ne le remarque.

Jacques Chirac et Jack Lang resteront considérés comme les meilleurs ministres de l’Agriculture et de la Culture devant l’Éternel parce qu’ils ont obtenu les plus fortes augmentations budgétaires. Tout ministre se juge à de tels effets d’annonce. Plus je dépense, mieux je me porte. C’est ainsi que la part de la dépense publique dans la richesse de la nation n’a cessé d’augmenter : au rythme de 2,7% par an, entre 1980 et 2004, elle s’est accrue de 7 points de PIB, nous situant ainsi à 6 points de PIB au-dessus de la moyenne européenne. Juste derrière la Suède  le Danemark. Mais les Scandinaves en ont pour leur argent : la société n’est pas fracturée, les finances publiques sont tenues, les étudiants ont des universités superbes, les chercheurs, des laboratoires modernes, les citoyens, des services publics qui fonctionnent, les demandeurs d’emploi des ANPE qui les prennent en charge. Le contribuable sait pourquoi il paye. En France, la société se défit à mesure que la dette s’alourdit.

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Qu’ils soient de droite ou de gauche, les gouvernements manifestent la même «indifférence à l’endettement publics». Lorsque l’on s’en tient aux chiffres, on ne peut faire de distinction ni entre les présidences ni entre les majorités. À cette réserve près que la gauche a théorisé, idéologisé, voire glorifié le laxisme auquel la droite a cédé par faiblesse et démagogie.
Tous coupables !  C’est bien une génération dans son ensemble qui a pillé la France.

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La France s’est installée dans le déficit au début des années 1980, et la dette a alors commencé à connaître une irrésistible inflation. En un quart de siècle, elle a été multipliée par cinq en suros constants.

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Les préconisations sont rudes, mais elles n’ont rien de dramatique : les dépenses de l’État devraient être stabilisées en euros courant, c’est-à-dire diminuer de 2% tous les ans, les réductions d’impôts devraient être bannies, toute dépense nouvelle devrait avoir pour pendant la suppression d’une dépense équivalente, etc.

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Il y a dix ans, elle était l’un des pays les moins endettés d’Europe, elle est désormais l’un des plus endettés. Au cours des quinze dernières années,  sa situation financière s’est détériorée trois fois plus vite que celle de l’Europe dans son ensemble. Et le différentiel ne cesse de s’accélérer. Au cours des quatre dernières années, l’endettement moyen s’est réduit de 3,4% du PIB pour l’Europe des Quinze, France non comprise, et s’est accru de 8,3% du PIB en France. Car nos voisins ont consenti des efforts auxquels nous n’avons pu nous résoudre.

p. 40
Rien de tel avec la LOLF, traduisez : la loi organique relative aux lois de finances qui fut adoptée le 1er août 2001 ... dans l’indifférence générale.

p. 41
Quant au contrôle, il est purement comptable. Les affectations des crédits sont prévues ligne à ligne, poste à poste en vertu d’une complexité telle que personne ne peut plus les suivre. Dès lors que la dépense a été faite dans les règles, elle est réputée impeccable. Peu importe son utilité. Un budget s’exécute, il ne se gère pas.
Ils n’entendent pas améliorer le système existant, mais le reconstruire à partir de nouveaux principes. Plutôt que de partir des demandes des administrations et de raisonner en termes de moyens, on partira des missions et on raisonnera en termes de résultats. Une révolution copernicienne qui doit permettre de réconcilier la politique et la finance.
Désormais les crédits ne sont plus affectés à des administrations, mais à des objectifs. Leur utilisation n’est plus prédéterminée, mais laissée à l’appréciation de ménagers publics. Ce sont eux qui devront les gérer, eux aussi qui devront en justifier l’emploi au vu des résultats. L’État règle la dépense sur la performance – non plus sur la conformité.
L’argent public n’est plus fait pour être dépensé, mais pour être géré. Et comme tout argent géré, il est confié à un responsable qui, en contrepartie de sa marge de manœuvre, devra rendre des comptes en termes de performances.

p. 42
Dès la fin de 2003, la nouvelle architecture budgétaire est achevée. Elle s’articule sur 34 missions qui se décomposent en 132 programmes conduisant à 580 actions auxquelles sont affectés les crédits. Partout des objectifs, des indicateurs, des résultats et des responsables. La LOLF, cette nouvelle constitution financière de la France, est entrée en application le 1er janvier 2006.

Chapitre 2 – Ça n’arrive qu’aux riches

p. 57
Malheureusement, ce modèle étatiste se trouvait condamné par le libéralisme mondialisé, il aurait dû savoir évoluer, non pas pour se renier, mais pour préserver ses valeurs. Une adaptation difficile dont nul n’avait le mode d’emploi. Que nous ayons hésité sur la voie à suivre, que les familles politiques se soient opposées sur ce point, rien de plus naturel.
Mais, après deux décennies, le temps des querelles idéologiques est passé. Le verdict des faits dissipe les brumes de l’illusion. Les peuples, instruits par l’expérience des autres autant que par l leur, passent de l’idéologie à l’empirisme. Les Français seuls font de la résistance.
Chez nous, la réalité n’a pas droit de cité. Nous ne tirons aucun enseignement de nos erreurs quant aux succès des autres, nous ne les regardons jamais que comme les beaux fruits ... de la propagande. Nos maîtres à dépenser ne supportent pas les références étrangères. Au mieux et dans le meilleur des cas, elles n’auraient aucune signification.

Chapitre 3 – La génération prédatrice

p. 71
Depuis trente ans, les Français perçoivent les changements du monde comme autant de menaces. Ils ne cherchent pas à tirer parti, mais à s’en protéger, et cette attitude, loin d’apporter la sécurité attendue, fait monter l’insécurité. La France est malade de peur.

p. 81-82
Il faut désormais que tout change pour que tout redevienne pareil, conforme aux principes fondateurs.
Non conformes, les salaires vertigineux et avantages scandaleux de nos managers salariés.
Non conforme, cette exclusion de la jeunesse devenue la variable d’ajustement, le sous-prolétariat de la génération en place.
Non conforme, la surprotection d’une partie de la population, qui reporte tout le fardeau de la précarité sur les jeunes et les travailleurs âgés.
Non conforme, cette division en citoyens de première classe, dont les droits sont intangibles, et citoyens de seconde classe, dont les droits sont révisables.
Non conforme, cette dégénérescence de notre Administration, colonne vertébrale du pays, en une bureaucratie coûteuse et paralysante.
Non conforme, cet arrêt du progrès social, qui enferme les plus pauvres dans leur condition.
Non conforme, cette école de la République, qui se dédouble en filières de l’excellence et en filières de l’échec.
Non conformes, ces inégalités face à la retraite, qui offrent toujours les meilleures pensions à ceux qui ont travaillé le moins.
Non conforme, ce droit de grève non réglementé et réservé aux seuls agents du secteur public.
Non conforme, cette préférence nationale pratiquée par l’ensemble du secteur public.
Non conforme, cette ségrégation qui exclut les plus de 30 ans des emplois statutaires.
Non conforme, cette immigration inorganisée qui prépare une République des communautés, des ghettos et des affrontements.
Non conforme, ce privilège du retour à l’Administration qui permet aux fonctionnaires de monopoliser les postes politiques.
Non conforme, enfin et surtout, ce report sur les générations à venir des dettes accumulées pour abuser à crédit d’un État-providence.

Faut-il continuer ?
Réformer l’État, c’est revenir au modèle et non pas le trahir. Ne pas le moderniser, c’est imposer aux Français de payer plus cher pour être moins bien servi.

Chapitre 4 – Du «Toujours plus !» ... au «Plus encore !»

p. 97
J’étais parti d’un constat d’évidence : l’argent, celui du revenu, comme celui du patrimoine, n’est pas seul en cause dans les inégalités. Des comparaisons honnêtes devraient également prendre en considération quantité de facteurs qui ne peuvent se traduire en termes monétaires. On y trouve pêle-mêle : la sécurité de l’emploi, les protections statutaires, les prix garantis, la profession fermée, la concurrence limitée, les conditions de travail spécifiques, les rentes de situation, les services sociaux particuliers, les promotions assurées, les primes automatiques, les congés supplémentaires, les retraites améliorées – ce qui donne en négatif : la dureté de la concurrence, les aléas du marché, la précarité de l’emploi, la pénibilité du travail, les salaires misérables, l’autoritarisme des chefs, les horaires contraignants, le manque de respect, les contraintes en tous genres, etc.

p. 98
L’économie de marché joue cartes sur table. Elle se fonde sur les biens, marchandises et services, et n’en assure la propriété qu’au prix de l’insécurité. Il est légitime de s’enrichir quand on risque de se ruiner. Le corporatisme est plus subtil. Il ne distribue pas de marchandises, mais des «droits à ...» qui ne font pas l’objet de propriété individuelle mais collective. C’est moins voyant que la richesse – et beaucoup plus sûr. En effet, ces droits sont de nature juridique et non pas économique. Ils ne fluctuent pas au gré du marché, ils sont «acquis» une fois pour toutes, mais, à la différence de l’argent équivalent universel et anonyme, ils ne peuvent s’offrir à tous sur le marché et se justifient par une raison d’être particulière.

p. 100-101
Une curiosité mal accueillie
S’interroger sur le niveau de vie réel des vignerons, sur le temps de travail effectif des policiers, sur les véritables retraites de la Banque de France, sur les vacances des magistrats, sur les revenus des pharmaciens ou des pilotes de ligne, sur les rémunérations patronales traduisait au mieux une curiosité malsain, au pire un tempérament de délateur.
La réprobation fut générale. Chaque corporation revendiquant cette discrétion pour son cas particulier se devait de l’admettre pour les autres, en sorte que, toutes ensemble, elles imposaient la censure sociale.
En 1995, le président de la République, Jacques Chirac, toujours maître dans l’art d’asséner les vérités premières, rappela aux téléspectateurs que «la feuille de paye des fonctionnaires, c’est aussi la feuille d’impôts des contribuables». Que redire à cela ?  Tout au plus que le chef de l’État perd son temps et nous fait perdre le nôtre à débiter de telles banalités. Erreur totale !  Les journalistes politiques flairèrent la provocation et, de fait, les corporations du secteur public virent dans ce rappel une véritable déclaration de guerre. L’évidence que les agents de l’État sont payés par les contribuables doit être censurée. Interdit, à plus forte raison, de s’interroger sur les services sociaux de l’EDF, sur l’absentéisme des professeurs, les licences des taxis, les bénéficiaires des subventions agricoles. Il s’agit, dans tous les cas, d’une agression. Le ministre qui la commet y perd son portefeuille, celui qui ne la dénonce pas y risque le sien.
Ces avantages étant, de nature, collectifs, on ne saurait titiller l’un ou l’autre de leurs heureux propriétaires sans voir toute la catégorie se dresser contre soi. Contre-attaque hargneuse, intimidante, car le lien corporatiste se fonde sur le «bon droit» : les avantages acquis ne sont ni contestables ni critiquables ni négociables et, pour commencer, non publiables.

La porte étant fermée, je dus passer par la fenêtre. Je partis donc en quête de ces facteurs non salariaux – mais qui, dans certains cas, ressemblent fort à des salaires – et me retrouvai rapidement perdu dans le plus invraisemblable bric-à-brac qui se puisse imaginer. Quel principe de classification retenir pour prendre en compte des primes multiples et variées, tel numerus clausus, un régime fiscal sur mesure, des prix garantis, une retraite tout confort, une clause de retour dans le corps d’origine, un logement de fonction, des horaires de travail allégés, des promotions assurées, un statut protecteur, des prêts bonifiés, une profession fermée et à l’inverse la pénibilité, la puanteur, la précarité, l’autoritarisme, le manque de considération, l’absence de promotion, les maladies professionnelles, la crainte du chômage et le temps de travail interminable ?

p. 104
On devra donc se contenter de cette confirmation scientifique très partielle : les inégalités non salariales ne compensent nullement les inégalités salariales. Elles les amplifient.
Une fois reconnue cette règle de l’accumulation, il restait à en comprendre les causes. D’où venait que certains étaient comblés, et d’autres dédaignés ?  La question ne se pose pas pour les inégalités monétaires classiques, qui se forment sur le marché selon les lois de la concurrence. On admet (ou on n’admet pas) la morale libérale, mais c’est elle qui, dans tous les cas, est en cause. L’État est confiné dans son rôle d’arbitre. Il constate la victoire des uns, la défaite des autres, et ne se soucie des gains réalisés qu’au moment de prélever l’impôt. Il en va tout différemment avec ces facteurs non monétaires. Qu’il soit question d’un système d’avancement automatique, c’un carburant détaxé, d’un calcul de retraite avantageux, d’une garantie d’emploi, d’un monopole professionnel ou d’un appartement de fonction, il s’agit toujours d’un droit attaché à un statut. Les avantages ne se gagnent pas, ne se méritent pas, ils sont partie prenante de la condition et sont à l’abri de la concurrence. Ce sont des privilèges, acquis pour les uns, exclus pour les autres.

p. 105
Revenons à la réalité : le privilège n’est pas un contenu, mais un statut. Il n’est pas disponible sur le marché, non soumis à la concurrence, et doit être octroyé par la collectivité. C’est un droit reconnu à une catégorie, qui peut valoir beaucoup d’argent, mais peut aussi bien se réduire à un symbole dérisoire. Peu importe ! dès lors qu’il est alloué par la collectivité et soustrait à la concurrence, il s’agit d’un privilège.  À ce je, le «privilégié» n’est pas nécessairement riche ni même avantagé.
En passant de l’enrichissement libéral aux avantages catégoriels, nous basculons de l’économique au politique. Contrairement aux rémunérations classiques, un système de privilèges ne peut faire l’économie d’une éthique et, lorsque les réponses cessent d’être convaincantes, la nuit du 4 Août n’est pas loin. Quelle était donc la logique qui présidait à la constitution et à la répartition de ces privilèges dans la France moderne ?

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On m’expliquait alors que ces droits n’étaient pas, comme on pouvait le croire de prime abord, des privilèges, mais plutôt... la marque d’une servitude. La sécurité de l’emploi était imposée par l’État à ses serviteurs pour assurer l’impartialité de l’Administration, l’indépendance de la justice, la compétitivité de la recherche, la sûreté des centrales nucléaires, la créativité de notre culture et non pour satisfaire leurs revendications. Il fallait y voir une obligation liée à la fonction, nullement un privilège. Quant à la fermeture de certaines professions, elle bénéficiait en priorité aux usagers qui auraient tout à redouter de la concurrence sauvage, forcément sauvage, que provoquerait l’ouverture...
Dans la tradition française, le progrès ne se reconnaît pas à ses résultats, mais à son origine. Il ne peut naître que des luttes. Le conflit est source de toute légitimité sociale, c’est lui qui fait de tout avantage un droit conquis, donc acquis. En réalité, de nombreuses avancées, du droit de grève à l’indemnisation du chômage en passant par la retraite par répartition et les allocations familiales, ont été réalisées «à froid» et par des gouvernements plutôt conservateurs. Mais que peut la réalité historique face aux dogmes idéologiques ? Retenons donc que la concertation, la coopération ou la négociation ne débouchent jamais que sur des faux-semblants. C’est une des raisons pour lesquelles la social-démocratie, toujours à la recherche du consensus, n’a pus obtenir ses lettres de noblesse en France. C’est pourquoi, d’ailleurs, la lutte des classes se décline dans l’imaginaire collectif sous les formes les plus diverses : riches contre pauvres, gros contre petits, propriétaires contre locataires, créanciers contre débiteurs, commerçants contre consommateurs, banquiers contre clients, etc.
Il suffit en tout cas que les avantages des agents soient des «conquêtes sociales» pour qu’ils cessent d’être discutables. Les corporations non salariées, privées de cette légitimité prolétarienne, sont condamnées à argumenter au cas par cas. Et ne s’y résignent qu’avec la plus extrême mauvaise volonté.
Encore faut-il un joli tour d’illusionniste pour transformer des agents statutaires en un prolétariat précarité. Car notre tradition des luttes sociales nous reporte ipso facto au Germinal de Zola, aux affrontements entre le capital et le travail du xixe siècle. Des patrons qui défendent leur profit pour s’enrichir, des salariés qui veulent voir leurs salaires augmenter pour survivre, un antagonisme insurmontable susceptible de mettre à mal l’entreprise.

Or les conflits qui nourrissent l’actualité sociale se déroulent pour l’essentiel dans le secteur public, si riche en «facteurs non monétaires». Ils mettent face à face un personnel statutaire et un directeur fonctionnaire. Le mouvement est conduit par des permanents syndicaux, salariés de l’Administration, qui, dans les conseils et comités, assurent la cogestion du personnel. Il exclut, au départ, tout risque de licenciement ou de sanction. Et peut même se terminer par le paiement des jours de grève.
Bref, une conflictualité qui, comparée à celle des temps héroïques, relève plus du simulacre que de la bataille. C’est même le secret de ces privilégiatures : leur formation suppose l’absence d’une opposition déterminée de type capitaliste. Un patron de combat n’aurait jamais cédé aux salariés de la Banque de France ou de la RATP le dixième de ce qu’ils ont obtenu.

Gommer cette différence entre les conflits du public et ceux du privé, donner à croire que les affrontements sont aussi durs d’un côté que de l’autre, c’est l’obsession des syndicats dans la fonction publique. Dans leurs bouches, les directeurs de ministère deviennent des «patrons capitalistes», les fonctionnaires sont écrasés par l’ «exigence de rentabilité», et les réductions d’embauches se transforment en «licenciements purs et simples». Germinal à tous les étages !  À l’occasion d’un conflit, le langage se fait volontiers guerrier. Il faut vanter la «combativité des travailleurs», la «détermination dans les luttes» ou dénoncer les «pressions patronales», les «manœuvres d’intimidation». Moins on combat, plus on gesticule. C’est dans le secteur public que les syndicats sont pris en main par des permanents trotskystes au langage révolutionnaire enfiévré.
Cette stratégie, qui devrait prêter à sourire, se révèle payante. Les Français se doutent bien que la SNCF n’est pas le bagne, que les électriciens ne sont pas vraiment des prolétaires et que les universitaires ont des vacances, mais ils savent aussi q’en ce domaine la vérité n’est pas bonne à dire et s’en tiennent à l’image convenue qui arrange tout le monde. C’est ainsi que ce rituel fallacieux s’est imposé à toute la population. Les conflits du secteur public passent aux yeux de tous pour des luttes entre capitalistes et prolétaires, les avantages des corporations sont généralement mis au rang des «acquis sociaux» au même titre que le SMIC ou la retraite pour tous.
Cet habillage idéologique est garanti par la censure de toute information. L’interdiction de rendre publique la situation exacte des corporations revendicatives est un des fondements du «Toujours plus !». Les Français pris à témoin, quand ce n’est pas en otages, condamnés à être les payeurs du conflit, n’ont pas le droit de connaître les avantages dont jouissent les protestataires. Toute information est regardée comme un coup bas, un inqualifiable manquement aux règles.

p. 109
En vertu de cette idéologie sur mesure, toute relation sociale et, plus encore, toute relation de travail, oppose le camp du bien au camp du mal : tout salarié est un travailleur exploité, et tout conflit, une lutte contre les forces d’oppression. C’est alors que les avantages deviennent, comme les prises des corsaires, justifiés par le combat.
Constater qu’il s’agit toujours de rapports de force et que la morale n’a rien à voir là-dedans, imaginer que l’électricien, le routier, le viticulteur, le restaurateur ou le journaliste, ne le cède en rien au patron ou au possédant lorsqu’il défend son pré carré, qu’il n’est pas moins âpre au gain, dur aux faibles, soucieux de lui, indifférent aux autres, s’apparente au blasphème.

J’en étais là de mes interrogations à mi-parcours de mon travail. C’est alors qu’une évidence s’imposa à mon esprit. Ces privilèges ne rémunèrent ni le mérite, ni le malheur, ni l’utilité, ils récompensent uniquement le pouvoir de nuisance. La proposition était à ce point choquante qu’elle me laissa quelque temps interdit. Comme soutenir que ces corporations fort estimables mobilisent une logique de menace, de chantage, disons-le, une logique maffieuse, à l’encontre de la collectivité ? Plus l’idée me semblait absurde et plus elle s’imposait à mon esprit.

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Les corporations s’étranglent d’indignation à la seule évocation d’un pouvoir de nuisance sur la collectivité. Le raisonnement est toujours le même. Si le gouvernement nous donnait satisfaction, nous cesserions nos actions. C’est donc lui, le véritable responsable des inconvénients qui peuvent en résulter pour le public. Et qu’on ne parle pas de public pris en otage ! Il ne s’agit jamais que d’un «dommage collatéral» dont l’auteur direct n’a pas en tout état e cause à porter la responsabilité. Il n’a jamais visé que l’État et n’y est pour rien si des particuliers se sont égarés, au moment du combat, sur le champ de bataille.
Se faire craindre pour se faire entendre, brandir la menace pour obtenir satisfaction, tel est le fondement de nos relations sociales sitôt que l’on quitte le marché concurrentiel. Ce spot national, que tout le monde pratique sans jamais le reconnaître, est le plus truqué qui se puisse imaginer, car l’inégalité face au pouvoir de nuisance n’est pas moins grande que l’inégalité face au pouvoir de l’argent. Les uns peuvent prendre le pays en otage, les gouvernants à la gorge, les autres n’ont que leur détresse pour tout argument.
Les groupes de pression savent que leur crédibilité n’est liée qu’à leur capacité de nuisance.

p. 112
Dans cette logique, l’instauration du service minimum est un casus belli, car il réduit les dommages infligés au public. L’opinion en est conscient qui, dans son immense majorité, serait favorable à cette mesure. Difficile pour les syndicats de défendre en tant que telle cette faculté de nuire aux usagers. Ils en appellent donc aux grandes valeurs pour masquer leurs petits intérêts. Toute réglementation du droit de grève équivaut à sa suppression pure et simple : service minimum = démocratie en danger... Voilà qui n’est guère convaincant. Tous les droits sont réglementés afin que leur exercice ne nuise pas autrui. Qu’il s’agisse du droit de propriété, du droit d’expression, du droit de circuler, la loi fixe toujours des garde-fous. Quel est donc ce principe mystérieux qui, a contraire, légitimerait la nuisance à autrui ?
Au reste, les discussions théoriques sont de peu d’intérêt, il suffit de regarder les faits. Un peu partout dans l’Union européenne, les pays limitent l’usage de la grève dans les services publics. De l’Italie aux Pays-Bas, de l’Allemagne au Portugal et des pays scandinaves à l’Espagne, chacun accommode le service minimum à sa façon. Dira-t-on que ces sociétés sont moins démocratiques que la nôtre ? Les agents de l’État y sont-ils particulièrement maltraités ? L’expérience confirme le bon sens : ce n’est pas le droit de grève qui est en cause, c’est le pouvoir de nuisance sur la collectivité.

p. 113-114
À cette double évidence, tout le monde pourrait se rendre si l’idéologie ne venait pas brouiller les cartes. Mais le service minimum est présenté comme une «régression sociale», une «revanche du capitalisme oppresseur sur la juste cause des travailleurs», la brèche qui emportera «toutes les défenses des salariés», etc. Et ça marche !  Les Marseillais privés de transports en commun, les voyageurs abandonnés dans les aéroports, les automobilistes bloqués par un barrage routier rongent leur frein sans oser briser le tabou. Mieux vaut être otage des travailleurs que complice des exploiteurs !
Ce conditionnement idéologique est l’indispensable couverture du «Toujours plus !». Il permet de surmonter toutes les contradictions. Peu importe que les usagers des services publics soient moins bien lotis que leurs agents, que les revendications soient sans rapport avec les dommages provoqués, que l’exemple étranger prouve l’absurdité de notre système. Peu importe même que les Français soient conscients de tout cela, la solidarité avec les travailleurs en lutte ne se discute pas. Ainsi, le «Toujours plus !» finit-il par créer un conditionnement de type totalitaire. À la base, le déni de réalité, qui ancre la pensée collective dans le schéma idéologique; à l’arrivée, l’obligation pour chacun de choisir entre le mensonge de connivence et l’exclusion sociale.

Quant aux travailleurs indépendants, ils n’ont aucune arme à leur disposition. Artisans, agriculteurs, commerçants, petits patrons brandissent leurs bulletins de vote comme seule menace, et c’est bien peu. Ils se sont donc inventé un droit à la colère qui autorise à s’affranchir des limites légales. Toutes les violences, séquestrations, blocus, déprédations, sabotages ou destructions entrent dans l’arsenal revendicatif. L’excès même des débordements démontre la légitimité du mécontentement. Plus je casse et plus j’ai raison. Lorsque des vignerons en colère viennent incendier les stations d’aiguillage ferroviaire, ils créent une nuisance plus grande en bloquant des dizaines de trains qu’en échangeant des horions avec des policiers. Dis-moi ta nuisance, je te dirai ta valeur. On n’en sort pas. Le droit à la colère, tout comme le droit de grève, se trouve idéologiquement placé au-dessus des lois.

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Pourquoi s’en offusquer ? Notre système économique se fonde sur l’égoïsme et fait de l’enrichissement individuelle moteur de la richesse collective. Le marché gère des rapports de force, pas des relations altruistes. Il en va de même entre l’État et les corporations. Les rapports sont essentiellement conflictuels et intéressés.
Les groupes socioprofessionnels n’ont en charge aucune valeur fondamentale, ils ne sont pas des mouvements caritatifs, ils ne poursuivent d’objectifs qu’égoïstes et il n’y a rien à redire à cela. Telles les entreprises concurrentielles, ils cherchent à maximiser leurs gains. Mais ils ne se battent pas sur un marché concurrentiel, ils se battent leur l’État, autant dire contre la collectivité. Cette conflictualité souffre d’un manque de légitimité. C’est pourquoi toute revendication catégorielle doit être présentée au nom de l’intérêt général. Les policiers ont besoin de meilleurs salaires pour «assurer la protection des Français», les chercheurs, d’un statut fonctionnarisé pour «dynamiser la science nationale», les aiguilleurs du ciel, d’une intégration des primes pour «renforcer la sécurité aérienne», les cheminots, d’une retraite à 50 ans pour que «les trains arrivent à l’heure», les paysans, d’une PAC bétonnée pour «sauver la campagne française», les intermittents, d’un régime unique au monde pour que «vive la culture». Le but est toujours le même : prendre l’opinion à témoin, se la concilier et mettre les pouvoirs publics en porte-à-faux.
Les gouvernants sont condamnés à céder aux uns et à résister aux autres. Selon quels critères ? Ne rêvons pas, ils doivent en toute priorité maintenir la paix sociale et satisfaire leur électorat. Voilà pourquoi chaque revendication est jugée en fonction de la menace qu’elle fait planer. Celui-ci peut paralyser le pays, et celui-là, une petite usine, celui-ci peut jeter cent mille manifestants dans les rues, et celui-là, trois mille, celui-ci peut déplacer cinq cent mille voix, et celui-là, dix mille. Les plus malheureux doivent la médiocrité de leur condition à la faiblesse de leurs armes. Pour un gouvernement, il ne serait pas courageux, mais suicidaire de se laisser guider par la justice sociale.

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La distinction que je faisais dans Toujours plus! entre haute et basse privilégiatures me paraît toujours pertinente. Les grands corps, les trésoriers payeurs généraux, les professions à statut n’étalent pas leur puissance dans la rue au hasard des manifestations. Ils agissent dans l’entre-soi des intrigues de couloirs et usent plus souvent de la complicité que de la menace, de l’influence que de la revendication. Ils sont peu nombreux, gagnent beaucoup et font de la discrétion le rempart de leurs privilèges.
Les grandes corporations (grandes par le nombre et non par la richesse) ne peuvent jouer de ces connivences. Il leur fat transformer leur nécessité en menace, leurs outils en armes, leurs services en nuisance. Et, pour commencer, jouir d’une utilité connue et reconnue.

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Ce système, figé sur ses droits acquis, n’est jamais au repos. Sitôt le mécanisme du «Toujours plus!» satisfait s’enclenche la dynamique du «Plus encore !». Les pouvoirs publics, confrontés à de nouveaux groupes, à de nouvelles revendications, ont été dépassés par ces pressions qui, toujours, trouvaient les relais politiques et médiatiques nécessaires. Cette fuite en avant dans le chacun pour soi portait en elle le désastre financier auquel elle a conduit.
En dénonçant cette perversion, je m’étais plu à imaginer qu l’incroyable succès du livre en faciliterait la correction. Avec vingt-cinq ans de recul, je constate qu’il n’a pas fait office de mise en garde, mais de mode d’emploi. J’avais cru proscrire, je ne faisais que prescrire. Cette grille de lecture a donc conservé toute sa pertinence dans la France de 2006. En un quart de siècle, le système s’est généralisé. Les inégalités qu’il engendre se sont accrues, les coûts qu’il génère ont explosé. L’État n’est plus à même d’y résister.

Chapitre 5 – Le peuple fonctionnaire

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L’État ne gère pas les hommes, il administre les postes. Un aveuglement élevé au rang de vertu. Ignorer les individus et les circonstances, appliquer uniformément des règles préétablies, c’est assurer la neutralité, l’impartialité du service public.
Ce découplage entre la situation personnelle et le service rendu est de règle dans notre Administration. Le traitement ne rémunère pas un travail, un statut particulier à un corps. Il s’en trouve plus d’un millier dans la fonction publique, qui définissent les rémunérations, les carrières, les droits et les astreintes. Ce sont les concours anonymes en début de carrière, et surtout, pas le travail effectué par la suite, qui doivent distinguer les fonctionnaires. Toute autre solution fait resurgir ce monstre détesté : le mérite, et reculer cette valeur suprême : l’égalité.
L’immense majorité des fonctionnaires tient à cette assurance tous risques, cette abolition de l’autorité hiérarchique et cet avancement à l’ancienneté. Une minorité, au contraire, ne supporte pas cet anonymat, cette uniformisation, vécus comme une aliéanation. Ce sont les frustrés du service public, ils sont plus nombreux qu’on ne le pense, mais ils ne peuvent aller contre la loi du milieu et doivent, en public, soutenir l’ordre bureaucratique.

p. 134-135
Tous les pays qui ont modernisé leur Administration ont rompu avec l’avancement  à l’ancienneté, tous ont introduit l’évaluation au mérite avec des progressions de carrières individualisées. C’est vrai dans les sociétés de culture social-démocrate comme la Finlande, le Danemark, la Suède ou  les Pays-Bas, comme dans les sociétés à dominance libérale : Canada ou Grande-Bretagne. Mais notre ordre synicalo-bureaucratique n’a que faire des expériences étrangères.

Les métiers du secteur public sont, en général, moins pénibles que ceux du privé et, surtout, les conditions de travail y sont moins contraignantes. La différence est d’abord quantitative. Selon une enquête de l’Insee publiée en février 2006, les salariés à temps complet travaillent 1 650 heures dans l’année. La moyenne étant, comme l’on sait, l’art de se noyer dans un étang de 50 centimètres de profondeur.. moyenne, il faut regarder les différences d’une catégorie à l’autre. Effarantes ! Des entreprises aux administrations, on passe de 1 670 heures à 1 580 heures. Là encore des moyennes. Dans le privé, les cadres montent à 1 870 heures (et dépassent même 2 000 heures dans l’hôtellerie-restauration), les salariés des petites entreprises (moins de dix personnes) donnent 1 730 heures à leurs patrons, une norme qui se retrouve dans les services aux particuliers, le commerce, la restauration ou la réparation. Mais on peut aussi ne travailler que 1 450 heures dans les services techniques des assurances ! À l’inverse, l’auteur de l’étude, Magali Beffy, relève que «les boulangers, les pâtissiers, les conducteurs routiers, les conducteurs livreurs et les ouvriers de l’industrie cumulent travail de nuit et durée de travail plus élevée». Une accumulation d’inconvénients qui n’est évidemment pas compensée.

Dans le public, les horaires très lourds existent aussi, en présence en tout cas, sinon en travail : 2 180 pour les médecins hospitaliers, 2 180 pour les pompiers, 2 080 pour les  gendarmes. Mais ils sont l’exception, les records se trouvent plutôt de l’autre côté. À l’Éducation nationale, les agents de service ne font que 1 340 heures dans l’enseignement primaire, 1 410 dans l’enseignement secondaire. À la Sécurité sociale, les employés des services techniques sont à 1 380, les employés à 1 430. Autour de 1 450 se regroupent le personnel de l’EDF, les agents administratifs, les enseignants.
L’agent technique devra donc 300 heures de plus ou de moins selon qu’il travaille dans une très petite société ou à la Sécurité sociale. Deux mois de travail qui n’apparaissent jamais dans notre tableau de bord des inégalités.
Les conditions de travail sont difficilement quantifiables. N’en retenons ici qu’un indicateur : l’absentéisme. S’il était au plus haut quand le métier est le plus dur, il mesurerait la pénibilité du travail. En pratique, c’est juste l’inverse. On s’absente davantage dans les bureaux que dans les usines, chez les employés que chez cadres : l’assiduité mesure, au premier chef, la pression exercée sur le salarié. L’Institut français de recherche sur les administrations publiques a comparé les taux dans le public et le privé. Il a dégagé un rapport de 1 à 2 d’un secteur à l’autre. La fonction publique locale est au plus haut avec 13,4%, alors que les entreprises privées tournent autour de 5,5%. Un record qui s’explique par «la maladie du week-end», le trois-quarts des absences survenant les vendredis et lundis ! Pour l’Ifrap, cette différence entraîne un surcoût, dans la fonction publique, estimé à 5 milliards d’suros à la charge du contribuable. Absentéisme toléré, autorité hiérarchique tempérée, protection syndicale vigilante, tout cela n’a guère changé depuis 1980, et les 35 heures ont réduit le temps de travail sans en accroître les contraintes.

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Les fonctionnaires français occupent une position dominante. Maîtres de l’appareil de l’État, bardés de la cuirasse statutaire, armés de la grève illimitée, ils bénéficient en outre d’un privilège exorbitant et totalement injustifié : ils peuvent se présenter aux élections sans démissionner, rester agents de l’État lorsqu’ils sont élus et retrouver leur poste lorsqu’ils sont battus.
On ne trouve nulle part ailleurs en Occident une telle emprise de la fonction publique sur le pays, un tel détournement de la démocratie par la bureaucratie.

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Les traitements et pensions, qui représentaient 36% du budget de l’État en 1994, atteignent aujourd’hui 40%; l’ensemble des rémunérations versées par le secteur public à ses agents absorbe 15% du PIB, record du monde ! Comment expliquer ce décalage entre la maîtrise des rémunérations et l’envolée des coûts ? Au cours des dix dernières années, la masse salariale a augmenté de 1,3% par an; or, nous l’avons vu, le pouvoir d’achat des fonctionnaires ne s’est accru que de à,6% par an. La différence correspond à l’augmentation des effectifs : 0,6% de plus chaque année. Ce ne sont donc pas les bulletins de salaire qui ont grevé le budget, c’est le tableau des effectifs. En une vingtaine d’années, l’accroissement aura été de 24% dans l’ensemble du secteur public. Ainsi le «Plus encore !» de la fonction publique n’a pas consisté à accroître les salaires, mais les effectifs. Tous les États ont fait le contraire. Une fois de plus, la France a entrepris d’avoir raison seule contre le monde entier.

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Grâce à cette tenue resserrée, le comptage officiel pouvait donner, à l’été 2005, 5 031 834 agents dans les trois fonctions publiques nationale, territoriale et hospitalière. Une exactitude qui, une fois de plus, n’est que de la poudre aux yeux. Si l’on veut que tout le monde soit présent au rassemblement, il faut convoquer les 850 000 salariés des entreprises publiques comme la Poste, la SNCF, etc., mais aussi les troupes auxiliaires de l’Administration, tous les hors-statut, les vacataires, les étrangers, et puis encore les salariés de tous les organismes, associations et autres, qui ne sont que des administration bis, style «Association pour la formation professionnelle des adultes». Ajouter le personnel des assemblées parlementaires, de la Banque de France et tant d’autres. Cela représente encore plus d’une centaine de milliers de personnes.
En complétant les listes avec tous ceux qui ont été cachés ou oubliés, on approche les 6,5 millions de salariés payés sur l’argent public. Soit 27% de la population active, le double de ce que l’on enregistre dans les pays modernes.

p. 140
De nombreux pays ont réduit leur fonction publique et ne s’en portent que mieux. Posez la question aux Canadiens, qui ont réduit de 14% en trois ans la masse salariale de l’Administration et annoncent une suppression de 14% des postes cette année, aux Suédois qui ont fait passer en dix ans le nombre de leurs fonctionnaires de 400 000 à 230 000, posez-la aux Irlandais, aux Australiens, aux Finlandais, qui ont fait de même.

Chapitre 6 – Jamais moins !

p. 145
La permanence étatique doit s’affirmer dans le changement et non pas dans l’immobilisme.

p. 146
Les missi dominici examinèrent 65 organismes proches des administrations centrales. Ils proposèrent d’en supprimer 39. Que pensez-vous qu’il arrivât ?  Le rapport ne fut jamais publié et lesdits organismes ont survécu sans douleur à leur inutilité.
La situation n’a fait qu’empirer depuis lors, car les «créationnistes» ont pris le pouvoir.
La plus simple des «mesures concrètes», c’est la création. L’habitude s’était prise de créer à tout bout de champ des «commissions» chargées d’établir des «rapports», ça ne mangeait pas e pain. Mais le public se lasse des meilleures recettes. Pour le contenter, il a fallu lui présenter à tout le moins in nouveau-né. La créativité administrative est donc entrée dans une phase de fécondité galopante. Ne cherchez pas la liste des innombrables «observatoires» (un nom de baptême très à la mode), «agences», «conseils» ou «conseils supérieurs», «comités» ou «hauts comités» qui ont vu le jour au cours des vingt dernières années. Elle remplirait des bottins. Le gouvernement serait ainsi entouré d’une galaxie de 750 organismes chargés de le conseiller !

p. 151
Ces combats d’arrière-garde ont-ils profité au personnel ?  C’est ce que les organisations syndicales ont voulu faire croire. Mais que défendaient-elles, leur intérêt ou celui des agents ? Car la modernisation, dès lors qu’elle opère sans licenciements, présente plus d’avantages que d’inconvénients. Les salariés sont plus heureux lorsqu’ils disposent de meilleurs outils pour faire, dans de meilleures conditions, un meilleur travail. Et, s’ils pouvaient en douter, le précédent suédois serait de nature à les rasséréner. En s’appuyant sur une forte informatisation, la Suède a, en effet, réduit de 30% le personnel des services fiscaux, mais, dans le même temps, elle a augmenté la qualification et les salaires de ses agents. Ainsi les fonctionnaires de Bercy finiront-ils par gagner une prime d’ordinateur. Bien méritée, celle-là.

p. 153
Au total, le rapport Pébereau compte 50 000 acteurs administratifs : 36 000 communes, 18 000 structures intercommunales, 100 départements et 25 régions. Heureuse France qui ne doit pas compter moins de 600 000 élus, un pour cent de la population sortie des urnes !

p. 156
Voyez le ministère de l’Agriculture : ses effectifs augmentent à mesure que diminue le nombre de paysans. Dira-t-on que ces fonctionnaires aux champs ne font rien ? Pas du tout. Ils doivent établir, calculer, gérer, vérifier, rectifier les trois cents types d’aides aux agriculteurs. Et cela ne leur laisse pas un instant de repos, ni aux bénéficiaires d’ailleurs. Si, d’aventure, leur charge de travail était insuffisante, la bureaucratie agricole saurait compliquer le système pour occuper tout son monde et demander des effectifs supplémentaires.

p. 157
Qu’avec une moyenne de 12,2 élèves par professeur la France devance les États-Unis, le Canada, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Suède et le Japon, n’y change rien. La pénurie se situe au-delà des faits, c’est un postulat. On n’en fera jamais assez ! «La fonction publique a vécu jusqu’aujourd’hui en matière d’effectifs comme si elle avait un droit de tirage inépuisable sur la nation».

p. 161
La France est ainsi devenue le seul pays au monde où un élève du secondaire coûte plus cher qu’un étudiant du supérieur

p. 162
Coupable recherche du profit d’un côté, louable expression du service public de l’autre, l’entreprise serait-elle l’enfer du travailleur, et l’Administration, son paradis ?  Une certaine gauche syndicale n’est pas loin de le penser. Pourtant ce modèle administration n’est pas une invention républicaine, il n’est pas né non plus de la Résistance, c’est un legs de l’Empire.

p. 163-164
La dictature du règlement n’est plus la servante de l’absolutisme, mais la garantie du citoyen : l’uniformisation et l’anonymat ne sont plus fruits de la discipline, mais de l’égalité.
Les institutions sont toujours les mêmes, mais elles ont été vidées de leur sens. La discipline, les notations, les gratifications et les sanctions sont aussi théoriques que la démocratie et les élections dans les sociétés communistes. La politique du personnel devient une politique de l’impersonnel, qui fonctionne en pilotage automatique. Syndicats et direction observent, bras croisés, le robot qui déplace les pions et remplit les cases, qui administre les postes et préfabriqué les carrières.
Ce système bureaucratique est maintenant à bout de souffle. La bureaucratie se meurt, vive l’Administration. La nouvelle, celle qui miserait sur l’homme et non sur le règlement.

p. 165
L’ordre bureaucratique ne lui laisse aucune place. Il exige des fonctionnaires une stricte observance. C’est vrai de la dépense qui doit se conformer en tous points à l’affectation budgétaire, c’est vrai de la décision qui doit s’en tenir strictement aux normes réglementaires, c’est vrai du commandement qui ne doit jamais distinguer ni le mérite ni l’insuffisance. En retour, l’agent ne craint pas la sanction et n’espère pas la reconnaissance. À condition, bien sûr, de ne prendre aucune initiative personnelle.
La solution, tout le monde la connaît, c’est la responsabilité. Elle seule permet de concilier l’autonomie de décision et la garantie du citoyen.
Mais il se trouve que cette notion de responsabilité est la plus étrangère qui soit à l’Administration. L’ordre bureaucratique persuade le fonctionnaire qu’il n’est rien de si dangereux que l’initiative individuelle, qu’elle attire les sanctions et jamais les gratifications, que l’irresponsabilité seule confère une assurance tous risques. Et cela est vrai du haut au bas de la hiérarchie. Chacun doit s’enfermer dans une application stricte et aveugle du règlement. Ce refus de la responsabilité est ancré au plus profond de la conscience administrative : un fonctionnaire n’a pas à rendre compte de son travail.

p. 167
D’où vient que le fonctionnaire, collectivement plus qu’individuellement, ressente comme une menace et une agression l’obligation de rendre compte ? N’est-ce pas la règle générale dans le monde moderne ?
Chacun doit savoir qu’il peut être gratifié ou sanctionné selon ses mérites ou ses insuffisances.
Une Administration moderne repose sur la confiance et pas sur la défiance, sur le courage, non sur la peur. Elle reconnaît à tous les fonctionnaires, à tous les niveaux, une capacité de décision.

p. 168
J’étais convaincu que cette notion de responsabilité était en quelque sorte la pierre angulaire de toute réforme de l’État, que la crainte des fonctionnaires, y compris de leurs organisations syndicales, pouvait être surmontée, et pourtant cette tentative n’avait débouché sur rien.
L’Administration n’a plus pour but d’appliquer le règlement et de consommer les crédits, elle doit atteindre des objectifs. À chaque niveau, sur chaque programme, un responsable devient maître de la gestion et comptable des résultats. Le service public découvre la notion de manageur, doté du pouvoir de prendre des décisions et contraint de rendre des comptes. Longue vie à la LOLF !  Elle définit le cadre d’une Administration rénovée. Il reste à le remplir.

Chapitre 7 – Les forteresses du «Toujours plus!»

p. 178-179
Entre 1993 et 2006, les effectifs de la Banque de France se sont donc réduits de 27%; ceux de la SNCF, au ours de la même période, de 12%. Un rythme deux fois moindre.
Au cours des dix dernières années, le nombre de cheminots a baissé de 65% en Allemagne, de 50% en Italie, de 45% en Grande-Bretagne et de 40% en Espagne.

p. 179-180
Bien entendu, le transport ferroviaire doit être subventionné, en France comme dans les autres pays. Mais à quelle hauteur ? La SNCF affiche 22 milliards de chiffre d’affaires avec des résultats faiblement positifs, entre 50 et 500 millions selon les années. On pourrait donc croire que les recettes équilibrent à peu près les dépenses. En réalité, elles n’amortissent même pas la moitié du coût d’exploitation, le solde provient de subventions diverses pudiquement amalgamées dans le chiffre d’affaires. En 2004, le chemin de fer a bénéficié, en chiffres ronds, de 300 millions d’suros de compensations tarifaires, 3 milliards au titre des obligations de service public, 2,2 milliards pour les investissements, 2,8 pour les infrastructures et le désendettement et 3 milliards pour les retraites. Soit, au total, 11,5 milliards d’suros, dont l’essentiel a été versé à la SNCF. Le «bénéfice» a donc un sens très particulier dans la comptabilité ferroviaire.

p. 181
Quant au régime de retraite, il représente le plus bel acquis de la profession. Le personnel sédentaire peut partir à 55 ans avec une pension égale à 75% du dernier traitement indexée sur les salaires. Quant aux roulants, ils quittent le travail dès 50 ans – après vingt-cinq années de service.

p. 182
Le régime est donc totalement déséquilibré. C’est ainsi que les cotisations collectées en 2003 n’ont représenté que 38% des pensions versées, et que l’État a dû payer la différence, soit 2,8 milliards d’suros.

p. 184
Prenons le fret. Cette activité, qui n’est en rien de service public, décline irrémédiablement. En 1960, le train s’octroyait en valeur 60% du transport de marchandises en France, il n’en assure que plus 5% aujourd’hui.

p. 188
Faire de la gestion et pas seulement de l’administration.

p. 196
Car la RATP n’est pas une entreprise comme les autres. Elle est structurellement déficitaire, ce qui n’a rien de choquant s’agissant d’un service public. Sur un budget de 4,3 milliards d’suros, les ressources commerciales ne représentent que 1,5 milliard. Tout le reste provient de concours et subventions divers. Système très compliqué, à l’image de l’usine à gaz montée pour financer les retraites.
Un régime si généreux et qui ne compte que 1,2 actif pour un retraité a évidemment des besoins de financement énormes
L’association «Sauvegarde des retraites», qui a longuement analysé le dispositif, conclut : «Les employés de la RATP travaillent 7,5 ans de moins que les salariés du privé, leurs cotisations "vieillesse" sont inférieures de 40% à celles du privé et, pourtant, leurs pensions sont supérieures de 65%.»

Deuxième série («Travailleurs en attente d’une nouvelle affectation»)

Chapitre 8 – Le palmarès de l’insécurité

p. 217
Or le secteur public ne connaît pas le chômage. Le taux réel devrait se calculer sur les seuls salariés du privé. Il atteindrait alors 17%. D’autre part, la rigueur des nomenclatures conduit à pratiquer des coupes claires dans le monde de la précarité. Entre les jeunes sans travail qui n’ont d’existence nulle part, les chômeurs en fin de droits qui disparaissent des listes, le décompte officiel laisse probablement filer un million et demi de personnes. Jacques Attali et Vincent Champain, se livrant à un décompte scrupuleux de tous ceux qui ne jouissent pas d’un véritable emploi et pourtant ne figurent pas dans nos statistiques, avancent un total de 4,6 millions de personnes. Ainsi l pourcentage réel est-il beaucoup plus proche de 20% que de 10% de la population concernée.

p. 218
Le fléau se mesure d’abord à la durée moyenne. En France, elle atteint dix-sept mois, deux fois plus que la moyenne pour les pays du G8, et excède les deux ans dans 21% des cas.
Chez nous, il s’apparente à une relégation dans un camp de réfugiés où croupissent des exclus qui ont perdu tout espoir professionnel et survivent grâce à l’assistance.

p. 219
Nos dépenses publiques pour l’emploi atteignent 3% du PIB, c’est autant que l’Allemagne, mais trois fois plus que la Grande-Bretagne
Nicolas Baverez : «On a essayé tout ce qui ne marche pas.
Une fois de plus, ils se sont laissé emprisonner dans ces schéma idéologiques qui nous interdisent de regarder le monde tel qu’il est, et font de l’obstination dans l’erreur un label de vertu. Or les stratégies mises en œuvre jusqu’à présent, si elles se sont révélées totalement inefficaces, n’en soit pas moins des drogues dangereuses qui ont ajouté les maladies iatrogènes au mal qu’elles ne guérissaient pas.

p. 220
L’égalité française n’existe que sur le fronton des mairies, partout ailleurs règne l’inégalité
Le taux de chômage qui les frappe est, de loin, le plus élevé. Entre 15 et 24 ans, il atteint 24% pour les filles et 21,6% pour les garçons (soit plus du double de la moyenne nationale). 500 000 jeunes au chômage, sans compter tous les étudiants au rabais parqués dans les universités. Une honte !

p. 222
Dominique de Villepin a décidé de permettre l’entrée en apprentissage dès l’âge de 14 ans pour les enfants manifestement inadaptés au milieu scolaire
Cette opposition est tout à la fois d’ordre pédagogie, corporatiste et idéologique. Pédagogique : le corps enseignant n’imagine pas que la transmission du savoir puisse se faire par un autre canal que l’institution scolaire. Corporatiste : les syndicats voient dans l’apprentissage une amputation de leur territoire, la formation de la jeunesse. Idéologique : le patron-exploiteur capitaliste est la dernière personne à qui confier les très jeunes adolescents. L’institution scolaire seule peut enseigner les métiers dont l’économie a besoin. Et voilà comment, depuis vingt ans, les lycées professionnels sont à la dérive tandis que les filières de l’apprentissage battent le rappel pour trouver des candidats. Certes, l’apprentissage est tout sauf une recette-miracle, et bien des patrons ne n’apprécient qu’en raison de la main-d’œuvre sous-payée qu’il leur fournit, mais c’est encore la «moins pire» des solutions pour les jeunes à la dérive.

p. 224
Nous dépensons plus de 6 milliards d’suros par an, soit deux fois plus que la Grande-Bretagne et quatre fois plus que l’Allemagne, pour leur trouver du travail.

p. 228
En Suède, 69% des 55-64 ans sont encore au travail; en Grande-Bretagne, 55%; en France, 37% seulement. Dans cette tranche d’âge, il faut être travailleur ou retraité, surtout pas chômeur.

p. 231
Grâce à une augmentation des retraites beaucoup plus rapide que celle des salaires, le pourcentage des pauvres diminue spectaculairement. Au cours des années 1970, il passe de 25 à 12% chez les 60-69 ans, de 36% à 13% chez les 70-79 ans, de 43% à 20% chez les octogénaires. Dans les vingt années suivantes, ce pourcentage va se réduire régulièrement jusqu’à rejoindre la moyenne nationale. Les pensions ne sont certes pas dorées sur tranche pour tous, et 700 000 retraités sont toujours au minimum vieillesse. Il n’empêche que la pauvreté, qui était la règle, est devenue l’exception. À noter que, dans le même temps, le pourcentage des ménages pauvres doublait chez les moins de 30 ans
Selon les enquêtes sur les revenus fiscaux de 2001, les Français disposaient en moyenne de 16 540 euros par an alors que les sexagénaires touchaient 16 800 euros (en moyenne également)
Cette situation est absolument unique au monde et dans l’histoire contemporaine. Si l’on compare avec nos voisins, la France arrive en tête en consacrant 12% de son PIB aux pensions. Si l’on remonte dans le passé, c’est la première fois depuis l’Ancien Régime que les gains et la fortune des inactifs dépassent ceux des actifs.

p. 232
Une fois de plus, la statistique fait disparaître la différence entre les privilégiés et les non-privilégiés. L’observateur étranger Timothy B. Smith n’a pas de ces pudeurs. Il rétablit donc la vérité de notre solidarité intergénérationnelle : «Les 30% de la population affiliés au secteur public et aux régimes spéciaux consomment environ 60% du total des frais annuels de retraite. [...] Les 70% restant de la population à la retraite, affiliés à la caisse principale des travailleurs du secteur privé, ne représentent que 40% des dépenses de retraite.» N’oublions jamais que dans la catégorie gagnante, les uns décrochent le gros lot et les autres les lots de consolation
Les seniors se sont préparé ce statut en or pendant qu’ils détenaient le pouvoir. Avec beaucoup de pudeur !  En avançant l’âge de la retraite, en favorisant les préretraites, en  multipliant les faveurs pour les retraités, les gouvernants n’avouent jamais qu’ils servent leur génération au détriment de la suivante
Or toutes les projections montrent que le vote retraité pèsera de plus en plus lourd à l’avenir.

Chapitre 9 – La France réactionnaire

p. 235
Les Français ont un problème avec le capitalisme. Il s’agit bien d’une «exception française». En 2006, GlobalScan a posé la même question dans une vingtaine de pays pour le compte de l’Université du Maryland : «Le système de libre entreprise et de l’économie de marché est-il le meilleur pour l’avenir ?» Arrivent en tête... les Chinois avec 74% de réponses favorables devant les Américains, 71%. Les Européens répondentpar l’affirmative, à 67% chez les Britanniques et à 59% en Italie. Même les Argentins approuvent à 42%. Seuls les Français ne sont pas d’accord : 36% de réponses positives contre 50% de réponses négatives.

p. 239
Le fond Calpers, qui gère les retraites des fonctionnaires californiens, pèse 150 milliards de dollars. Aujourd’hui, ces fonds d’investissement disposent de 10 000 milliards de dollars et le capitalisme restructuré représente 40% de la capitalisation boursière mondiale.

p. 244
Ce «nouvel-ancien» ordre économique se rencontre dans le monde entier.  Mais c’est en France qu’il suscite les plus vives réactions : un choc culturel et pas seulement économique. Comment se déterminer vis-à-vis d’un système qui possède tous les défauts plus un, celui d’être le seul possible

p. 246
Elle n’a tiré aucune solidarité du modèle français, aucun dynamisme u modèle libéral, elle n’a fait que cumuler les défauts de l’un et de l’autre, pour, au total, nous laisser un pays ruiné et une société défigurée.

p. 251
L’économie planifiée a toutes les qualités et un seul défaut, c’est qu’elle n’a aucune chacune de marcher; l’économie de marché a tous les défauts et une seule qualité, c’est qu’elle peut marcher. Par bonheur, elle se décline en plusieurs versions
Toute sa dynamique, sa capacité de régulation reposent sur ces myriades d’initiatives, d’efforts et d’épreuves individuels

p. 252
Si l’insécurité individuelle est le moteur même qui produit la richesse collective, alors il faut en reconnaître le caractère inévitable et en répartir équitablement le fardeau. Si elle n’est qu’une perversion, alors il faut la combattre pied à pied jusqu’à la faire disparaître de nos sociétés. «Pour débloquer le système, chacun doit accepter pour soi-même davantage d’aléas», estime un sage en la matière, Jean-Marc Le Gall, directeur d’études à Entreprises et Personnel.

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Malheureusement, une économie de marché sans chômage et une économie planifiée sans pénurie sont aussi improbables qu’un match de football à une seule équipe
L’entreprise n’a donc pas pour vocation de créer des emplois, mais de réaliser des profits.

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Elle voudrait un capitalisme moral. Ce faisant, elle fausse les règles du jeu, sans le moindre bénéfice sur le plan social.

p. 259
L’universitaire canadien Timothy B. Smith a longuement étudié le mal français de ces trente dernières années. Son diagnostic est implacable : «Vus de l’extérieur, les problèmes paraissent évidents et les solutions sautent aux yeux.» Et voici l’évidence : «En France, la raison principale du chômage, de la pauvreté et des inégalités découle de politiques d’État problématiques et du système même mis en place au nom de la solidarité.[...]  Le langage de la solidarité a été confisqué par "ceux du dedans" – cette frange de la population qui a un emploi stable et qui s’oppose aux réformes susceptibles de faire une place à "ceux du dehors".»

Chapitre 10 – Chômage : on a tout essayé

p. 261
Car la vision idéologique dominante fait du patron le «mauvais», du salarié le «bon», et du chômeur la «victime». La suite se devine aisément. Tout ce qui va dans le sens de l’employeur est suspect, tout ce qui défend l’employé est juste, tout ce qui contraint le chômeur est injuste
Ainsi, au hasard des programmes électoraux et des crises sociales, cédant à l’idéologie dominante et aux catégories menaçantes, nos gouvernants ont-ils bricolé cette lutte contre le chômage, qui, pour première caractéristique, aggrave toujours le mal qu’elle prétend combattre. Car diaboliser le chômage n’est qu’une habile façon de s’en accommoder, de rejeter sur les plus faibles le fardeau de l’insécurité.
Dans ces conditions incertaines, la France a utilisé quatre leviers pour combattre le chômage : les garanties pour les salariés, le recrutement de fonctionnaires, la réduction du travail, l’allégement des charges patronales.

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L’insécurité est également détestable au salarié et à l’employeur. Mais chacun la voit de sa fenêtre. L’un craint d’être licencié, et l’autre, de ne pouvoir licencier. Et plus les protections augmentent, plus elles sont contournées.  Les patrons multiplient les CDD, les stages, les missions d’intérim, le temps partiel, ils recouvrent à la sous-traitance, à l’externalisation, voire aux délocalisations. Ainsi l’emploi précaire progresse-t-il en raison même des obstacles qu’on prétend lui opposer. La France, qui empile les dispositifs depuis trente ans, n’a jamais connu une législation plus protectrice et une main-d’œuvre si mal protégée. Aujourd’hui, 70% des recrutements se font sur des contrats temporaires. Une offre essentiellement réservée aux jeunes; car 85% des salariés bénéficient encore de contrats à durée indéterminée
Défendre les organisés, reporter les contraintes sur les faibles, tel est le socle du modèle français.

p. 265
Depuis trente ans, tous les pays sont confrontés au chômage. Ils ont tout essayé. Nous avons donc à notre disposition une quantité impressionnante d’expériences. Le temps des querelles d’école et des spéculations théoriques est passé : il suffit de regarder autour de nous ce qui marche et ce qui ne marche pas. Jamais, nulle part, les freins juridiques au licenciement n’ont fait reculer le chômage, partout ils n’ont fait que l’aggraver. Nous n’avons le choix qu’entre un travail sans garanties et un chômage sans espoir.

p. 266
Depuis des années déjà nos voisins ont compris la nouvelle règle du jeu : ce ne sont pas les emplois qu’il faut protéger, mais les travailleurs. En économie capitaliste, les emplois doivent disparaître et apparaître en permanence. Si l’on bloque ce processus, on bloque la machine. Le devoir de la société, c’est de prendre en charge les hommes pour qu’ils puissent passer avec le moins de dommage possible de l’emploi qui disparaît à celui qui se crée. Voilà ce que nous n’avons jamais su faire
Cette priorité donnée à l’économique sur le social est toujours jugée inhumaine par nous.

p. 268
Dans son rapport de 2005, la Banque mondiale a classé 155 pays en fonction de leur «environnement légal». Parlons clair, il s’agit de comparer les législations sur des critères typiquement anglo-saxons. On ne s’étonnera pas de voir la Nouvelle-Zélande, Singapour et les États-Unis arriver en tête. Mais on peut s’inquiéter que la France n’arrive qu’en 44e position. Premier reproche : la réglementation du travail.

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Certains pays scandinaves sont fort bien cotés sur ce palmarès, en dépit de leurs législations sociales et de leur fiscalité écrasante. Bref, c’est bien un excès de bureaucratisation qui se trouve condamné et, sans détruire de fond en comble notre droit du travail, il serait temps de nous interroger.

p. 272
Les conclusions sont toujours les mêmes : le taux d’emploi varie du simple au double entre la France et les États-Unis dans l’hôtellerie, la restauration et le commerce de détail
Trop de monde dans les administrations, pas assez dans les services, c’est comme cela qu’on fait chavirer la barque.

p. 273
Mais nous gardons l’œil rivé sur la porte des licenciements, jamais sur celle des engagements
La seule garantie des travailleurs, c’est la bonne santé des entreprises, une garantie non suffisante mais nécessaire.

p. 274
La raison est évidente : les emplois privés payent les emplois publics
Ce n’est donc pas l’État qui finance l’industrie, c’est le contraire
Ainsi la France a-t-elle créé beaucoup plus d’emplois publics que les autres pays, mais aussi beaucoup moins d’emplois privés. Les deux phénomènes sont couplés.

p. 275
La recette française : travailler moins.
En un quart de siècle, nous avons décliné ce remède-miracle sous toutes ses formes : retarder l’entrée dans la vie active, réduire la durée hebdomadaire du travail, allonger les congés annuels, avancer l’âge de la retraite. Un traitement de choc qui nous a fait gagner la palme du non-travail, d’autant que les autres pays faisaient exactement le contraire au même moment. Le nombre d’heures travaillées par habitant a ainsi diminué de 25% entre 1970 et 2002. Dans le même temps, il ne diminuait que de 3% en moyenne dans les pays de l’OCDE et augmentait même de 17% aux États-Unis, de 15% au Canada. En ce qui concerne la durée hebdomadaire du travail, notre loi des 35 heures reste sans égale au monde. N’y revenons pas. Nous sommes encore les champions des vacances : 39 jours contre 27 en Allemagne, 23 en Grande-Bretagne, 21 au Canada et 12 aux États-Unis. Au total, le Français travaille 1 450 heures par an contre 1 565 pour un Suédois, 1 675 pour un Britannique, 1 800 pour un Espagnol, un Américain ou un Japonais
Les jeunes n’ont qu’un taux d’activité de 30% en France contre 53% en Allemagne et 70% en Grande-Bretagne
À force de rogner la population au travail par tous les bouts, elle ne représente plus que 41,5% de la population totale. Record du monde, cela va sans dire.

p. 282-283
Car la baisse des charges participe d’une politique générale d’aide à l’emploi qui, en 2006, aura côté 32,6 milliards d’euros aux finances publiques
La contradiction est évidente entre la bureaucratisation croissante de notre économie, qui pousse les employeurs à réduire les salariés permanents, et la multiplication anarchique de ces «cadeaux» au patronat
En 2004, l’Observatoire des aides aux petites entreprises recensait 2 550 dispositifs susceptibles de les aider !  Tout entrepreneur se double désormais d’un chasseur de primes et ses décisions sont autant influencées par les impératifs commerciaux que par les opportunités de subventions. Quant à évaluer l’efficacité de ces interventions, nul n’en est capable, comme le constatait la Cour des comptes dans son rapport de 2004.

Chapitre 11 – Les chercheurs d’emploi

p. 285
La bonne gouvernance au prix du suicide électoral étant trop cher payée, nos hommes politiques se sont fabriqué un chômage à leur mesure, justiciable d’imprécations conjuratoires, d’appels guerriers et d’armes indolores. Inefficacité socio-économique garantie, innocuité politicienne assurée.

p. 287
Le traitement social n’accompagne plus la guérison mais l’exclusion.

p. 290
En matière d’emploi, le quantitatif sans le qualitatif ne résout rien.
Pour venir à bout de cette pénurie, de très sérieux experts proposent d’aller chercher la main-d’œuvre qui nous fait défaut dans l’inépuisable réservoir du chômage mondial.

p. 291
Pour les plus qualifiés, cela reviendrait à faire du dumping social à l’envers. Nous profiterions de notre niveau de vie plus élever pour voler aux pays pauvres la main-d’œuvre qu’ils ont formée et qui est indispensable à leur développement. Comment des militants tiers-mondistes, qui dénoncent chaque jours le pillage des ressources naturelles du Sud par le Nord, peuvent-ils préconiser ce détournement des ressources humaines
Conclusion : pour faire reculer le chômage, les emplois ne suffisent pas, encore faut-il qu’ils soient acceptables et acceptés du point de vue de la pénibilité, de la paye et de la compétence, qu’ils soient aussi véritablement présentés, expliqués et pas seulement affichés.

p. 296
Tracer des perspectives d’avenir pour compenser le caractère ingrat de certaines offres, ce serait un premier pas.

p. 298
En plus des indemnités de base ou du RMI, le chômeur peut bénéficier de la CMU, de la prime de Noël, d’une allocation-logement, de la gratuité des transports, de la cantine scolaire, il est exonéré de la redevance télé, de la taxe d’habitation, bénéficie d’aides sociales de sa mairie, sans compter les allocations, indemnités et coups de pouce divers versés par les administrations territoriales et qui varient en fonction de la région, du département et de la ville. Autant de revenus ou d’exonérations qui risquent d’être remis en cause lorsque l’on reprend le travail. Laquelle reprise entraîne des frais multiples : transport, restaurant, mutuelle, garde d’enfants, etc. Au total, la reprise d’activité n’améliore guère la situation et peut même la dégrader
Quelle incitation reste-t-il lorsque le manque d’intérêt matériel se combine au manque d’intérêt professionnel ?
Cette situation n’est pas nouvelle. Dès les années 1970, lorsque le gouvernement de Jacques Chirac instaura l’indemnisation à 90% pendant une année pour les licenciés économiques, nombre de bénéficiaires choisirent de différer leur recherche d’emploi pour profiter de l’aubaine.

p. 299
«Alors que 1 700 salariés de l’enseigne anglaise pouvaient bénéficier d’un reclassement aux Galeries Lafayette, seules 200 en ont profité. Les 1 500 autres ont préféré le chômage... et la prime de licenciement.» (Vincent Beaufils, «Un crime de lèse-chômage», Challenge, 10 novembre 2005)
Après des années de dénégations, il a bien fallu prendre en considération cet effet pervers de l’assistance
Des officines se sont même créées, qui fabriquent à tour de bras ces dossiers truqués à partir d’entreprises bidon pour tromper l’Administration.

p. 300
En pratique, l’aide à la recherche était aussi inefficace que la crainte d’une pénalisation en cas de refus réitéré.
Le résultat est conforme aux attentes : pas d’assistance, pas de contrôle; pas de conseils, pas de sanctions. «Les radiations ne se font qu’en cas d’abus caractérisé», reconnaît Jean-Marie Marx, directeur général adjoint de l’ANPE. Le taux de sanction est de 0,3% par an en France contre 1,1% en Allemagne, 4,3% au Danemark et 10% en Grande-Bretagne.

p. 304
Chaque pays invente pour son compte une politique de retour à l’emploi. Mais cette diversité repose sur un dénominateur commun : les démarches sont toujours pragmatiques et non pas idéologiques. Elles ne diabolisent pas le marché du travail et ses contraintes, elles s’efforcent d’en tirer le meilleur parti. Elles reposent sur le trio de base : un entrepreneur libre de licencier comme d’embaucher, une collectivité qui ne protège pas les emplois mais les personnes, qui assure une solidarité active, des chômeurs qui se voient proposer un statut combinant des obligations et des droits.
Sous une forme ou sous une autre, la plupart des sociétés s’orientent vers de telles formules. En Allemagne, les indemnités sont temporairement suspendues lorsque le chômeur refuse un travail «raisonnablement exigible», il en va de même en Grande-Bretagne. La Suède, quant à elle, prévoit une réduction de 25% au premier refus, de 50% au second et la suppression pure et simple au troisième.

p. 306
Il lui faut un accompagnement efficace et personnalisé, pas seulement des indemnités, si bienvenues soient-elles, un correspondant unique, on dirait aujourd’hui un «catch», qui connaît ses difficultés, qui le suit dans ses recherches, le conseille dans ses démarches et le soutient dans ses échecs.

p. 307
Il sera convoqué une fois tous les six mois ou tous les ans, rencontrera des interlocuteurs différents pour des entretiens formels. Assedic et ANPE, organisations rivales jalouses de leur indépendance, ont développé à grands frais des systèmes informatiques incompatibles, n’ont ni les mêmes références ni les mêmes normes ni les mêmes pratiques, et n’ont jamais pris soin de s’installer à proximité l’une de l’autre
Notre système fait perdre les deux premiers mois de chômage en vaines formalités avant toute prise en charge véritable. Mais elle n’ose préconiser la seule mesure rationnelle : la fusion de l’ANPE et des Assedic
Ne rêvons pas d’un service public de l’emploi, offrant à chaque demandeur d’emploi un suivi constant, efficace et personnalisé, centré sur un interlocuteur unique.

p. 312
Il ne tient qu’à nous de revenir à terme à un chômage de transition et non plus d’exclusion. Au prix d’une rupture culturelle, bien entendu. Est-ce trop espérer ?

Chapitre 12 – Et plus encore pour les patrons

p. 319
LE PDG comme une star
Se dégager des grilles salariales et des comparaisons trop faciles, c’est le préalable. Certes, Lindsay Owen-Jones touche en un an autant qu’un smicard en quatre siècles et demi, mais ce rapprochement n’a aucun sens : ils ne jouent pas dans la même catégorie. «Mes talents, je les négocie comme le fait un sportif, un mannequin ou une vedette. Si je travaille bien, je gagnerai peut-être autant que Claudia Schiffer. Et sans doute moins que Boris Becker. Et je ne vois personne contester les revenus de Claudia Schiffer», disait le PDG de L’Oréal dans les années 1990 en réponse aux premières interrogations sur sa feuille de paye. Voilà donc nos PDG rangés dans la catégorie «vedettes», où ils côtoient sans complexe Zinedine Zidane (14 millions d’euros en un an), Johnny Hallyday (5,1 millions), Jean-Jacques Goldman (3,9 millions), Gérard Depardieu (3 millions), Jean Reno (2 millions), pour ne retenir que les Français, car on pourrait également citer Michael Schumacher, qui roule à plus de 50 millions par an. Avec leurs 2,2 millions affichés, les managers sont encore loin du compte.

p. 324
En suivant ce feuilleton, les Français découvrent que les patrons se font payer les échecs encore plus cher que les succès, qu’ils peuvent s’en aller fortune faite en laissant derrière eux des actionnaires lessivés et une entreprise au bord de la faillite.

p. 338
Les Français sont démobilisés parce qu’ils sont anticapitalistes, et les Américains se mobilisent parce qu’ils sont capitalistes. Ces derniers ne se battent pas contre mais en faveur du système. Ils en dénoncent les perversions parce qu’ils en reconnaissent les vertus. Ainsi le patronat français, qui avait le plus à craindre de son opinion, fut, en définitive, le moins inquiété.

p. 344
Dans les sociétés traditionnelles, les inégalités sont de droit. Chacun est à sa place, depuis le roi jusqu’au paysan. De père en fils. Dans une société moderne, au contraire, c’est l’égalité qui est de droit. Elle fait de l’inégalité le signe d’une espérance, non pas une fatalité. En regardant au-dessus de soi, chacun peut espérer s’élever un jour ou faire progresser ses enfants. Jusqu’au sommet, pourquoi pas ? Un espoir cautionné par la règle commune qui s’impose à tous, du plus humble au plus puissant. Un espoir qui s’effondre lorsqu’une caste privilégiée peut s’affranchir des contraintes qui pèse sur tous. La hiérarchie salariale, la réussite capitaliste maintiennent le jeu ouvert. Les privilèges patronaux le ferment. Ils privent le système de sa légitimité première

Chapitre 13  – L’idéologie à la français


p. 357-358
Il faut lutter, s’opposer, combattre, triompher et non pas agir, construire, travailler, innover, entreprendre. Car le peuple, figurez-vous, est si stupide qu’il ne comprendra plus rien si les partis qui le sollicitent ne se contredisent pas en tout point, s’ils peuvent tout à la fois tomber d’accord ici et s’opposer ailleurs. Or les faits sont ce qu’ils sont, ils portent en eux une force consensuelle qui les rend hautement suspects. C’est ainsi que nous sommes restés sourds aux rappels à l’ordre de Bruxelles, que nous refusons d’affronter les chiffres du rapport Pébereau.
L’économie sans peine est seulement un cas particulier de la politique sans peine qui a mené le bal au cours des trente dernières années. Partout coexistent principes admirables et résultats lamentables. À l’école, le culte de l’égalité nie les différences et aggrave les inégalités; dans les cités, l’antiracisme doctrinaire ignore les origines, les cultures, et fait exploser les discriminations; en médecine, la liberté de se soigner et de prescrire sans limites fait craquer le meilleur système du monde; dans l’armée, la dévotion à la dissuasion nucléaire réduit chaque jour nos capacités militaires; dans l’agriculture, la défense de la paysannerie détourne, au service d’une minorité, la politique agricole commune. On pourrait continuer ainsi la chasse à l’imposture, ce n’est pas le gibier qui manque.
Dans tous les cas, lorsque nos valeurs sont ainsi instrumentalisées par la démagogie, elles ne visent qu’à servir les puissants et ignorer les plus faibles. Quand l’égalité se paye en monnaie de singe, elle laisse certains beaucoup plus égaux que d’autres
Notre tradition politique nous prédispose à ces dérives idéologiques. Chez nous, la vie politique ne saurait se réduire à la gestion des problèmes, elle doit se fonder sur un socle culturel, s’insérer dans une vision prospective. Ce peut être fort heureux ou tout à fait désastreux. «Les Français ont besoin de rêver.» La formule, suffisamment creuse pour sembler profonde, recueille l’assentiment général. Or les Français ont besoin d’avenir, et les marchands d’illusions leur vendeur du rêve. C’est-à-dire le contraire. L’avenir, c’est une direction de référence, inatteignable par définition, et un chemin de progression. Un sens et une action.

p. 358
Donner à croire que notre société peut ainsi se libérer des contraintes, surmonter les contradictions, marier les contraires et offrir à tous le bonheur par la seule force d’un volontarisme salvateur, tel est le piège que nous avons rencontré tout au long de ces pages, et qu’il faut maintenant démonter. Déconstruire la prison pour nous en libérer.
Ce monde mirifique et maléfique, je le baptiserai soconcalie, car il est tout fois socialiste, conservateur, nationaliste et libertaire.

p. 358-359
Quoiqu’il en soit, une majorité de Français partage aujourd’hui cette utopie de la soconalie, et celle-ci trouve son centre de gravité dans le secteur public.
Socialite. Ces Français ne veulent pas du capitalisme financier, du libéralisme mondialisé, en cela ils ne sont nullement extrémistes. De nombreux partisans du système capitaliste, parmi lesquels ne me compte, pensent de même. Mais la condamnation ne s’en tient pas aux dérives actuelles. C’est bel et bien l’économie de marché qui se trouve mise en cause à travers ses mécanismes fondamentaux : l’inégalité, l’insécurité, l’enrichissement individuel. Cette condamnation radicale renvoie implicitement à l’économie planifiée, qui, elle-même, débouche nécessairement sur une forme ou une autre de communisme. Mais le mot n’est plus de saison, et ces Français ne souhaitent nullement l’instauration d’un tel régime dans leur pays. Voici donc l’énigme : comment peut-on refuser le capitalisme sans, du même coup, choisir le communisme ?
Pendant des décennies, les Français, comme tous les autres peuples, ont dû se définir face à cette alternative : capitalisme ou communisme. Ceux qui refusaient le premier se réclamaient plus ou moins du second et inversement. Mais les communistes se voyaient sans cesse opposer le triste état de l’URSS. Un repoussoir qui finit par renvoyer les socialistes à l’économie de marché. Dans la plupart des sociétés industrielles, la gauche démocratique s’est ainsi engagée résolument et sans états d’âme dans l’une des nombreuses variantes de la social-démocratie. Le capitalisme pour l’efficacité, mais le socialisme pour la solidarité. En France, les socialistes restèrent éternellement orphelins de l’utopie marxiste, incapables d’opter sans arrière-pensées pour l’économie de marché. D’où l’ambiguïté de 1981 : Marx dans la main gauche, Keynes dans la main droite.

p. 359-360
La gauche française a trouvé un échappatoire pour retourner à ses vieux démons : le communisme est mort, vive l’antilibéralisme !
Le nouveau capitalisme mondialisé lui a offert une cible de choix. Il suffit de dévier légèrement l’angle de tir pour viser, non plus la perversion, mais le modèle lui-même. De la même façon que le rejet de l’intégrisme a vite fait d’entraîner celui de toute religion, le rejet du libéralisme financier entraîne celui du capitalisme industriel. Plus surprenant, l’échec de l’expérience communiste, qui devait être fatal à son idéologie, va, au contraire, lui permettre de renaître. En interdisant la comparaison des systèmes, il libère l’anticapitaliste de son boulet soviétique et lui permet de déployer ses attaques sans redouter l’argument qui tue : la situation réelle en URSS.

p. 360.
Réduit à la seule critique du capitalisme, ne néosocialisme radical a emprunté de nouveaux vecteurs (mouvance écologiste, tiers-mondiste, altermondialisme), pour pénétrer l’ensemble de la gauche et lui insuffler ses idées. Les leaders socialistes, qui avaient maintenu le cap jusqu’au rejet de la Constitution, ont dû prendre le virage : à  gauche toute !
N’allez pas dire à ces Français qu’ils sont communistes, ils ne vous croiraient pas. Ils font du communisme sans le savoir et, disons-le, sans le vouloir. La raison est toujours la même. Le bourgeois gentilhomme ignorait que «tout ce qui n’est point prose est vers; et tout ce qui n’est point vers est prose»; les Français veulent ignorer que tout ce qui n’est point capitalisme est communisme, et réciproquement. Ils entretiennent toujours le fantasme d’une «troisième voie» qui cumulerait les avantages de l’un et l’autre système.
Voilà donc ces Français porteurs d’une utopie socialiste qui assure l’égalité dans la liberté, la sécurité dans la prospérité, l’efficacité dans l’étatisation, et qui, en prime, resterait totalement démocratique. Chacun y serait assuré de son emploi, de son revenu, de toutes les protections sociales, des meilleurs services publics.

p. 360-361
La gauche radicale se veut subversive plus que révolutionnaire et situe son action à l’intérieur même du système, pas à l’extérieur. Elle prétend moins lui substituer le modèle adverse, que lui imposer des exigences, des rigidités et des contraintes qui le rendent inopérant. Et comment démontrer que cela ne saurait marcher puisque nul n’en a fait l’expérience ?
Conservateur. Dans nos guerres idéologiques, le conservatisme renvoie à la droite. La gauche est progressiste, elle veut changer le monde. Par la réforme ou par la révolution. Les tenants de cette nouvelle société devraient prêcher le grand changement. Oui mais... dans le respect absolu des droits acquis. Lesquels sont nichés partout en France. L’État actuel est ainsi perçu comme une perfection à ne jamais remettre en cause. Du haut en bas de notre Administration, l’attachement au statu quo se manifeste dans la plus extrême crispation, à l’opposé des entreprises que le marché soumet au régime du mouvement perpétuel. Voilà précisément le mal absolu : la concurrence. C’est dans la planification et le monopole que doit se réaliser la transformation de la société française en société idéale. La mentalité soconaliste ne s’épanouit jamais mieux que dans l’immuabilité du «service public à la française» ou dans la consécration du principe de précaution qui de l’avenir fait table rase en réduisant le futur au présent prolongé.
Réaliser l’utopie dans la conservation de l’existant est aussi contradictoire que mettre le capitalisme à la sauce communiste. Mais l’idéologie se tient à distance respectable du réel et de son principe de non-contradiction. L’égalitarisme implique le respect et même l’élargissement des privilèges corporatistes. Tous les Français devraient jouir des retraites de la Banque de France, des soins gratuits des cheminots, des services sociaux des électriciens, du temps de travail de la RATP, etc.

p. 362
Ce sentiment d’être la nation élue de l’histoire fait partie du génie français.

p. 364-365
Libertaire, enfin. L’idéologie soconaliste est profondément individualiste et rejoint en cela le tempérament national. Ne pas confondre bien sûr cette idéologie d’inspiration libertaire avec l’individualisme fondé sur l’indépendance d’esprit et l’autonomie personnelle, une morale que je respecte entre toutes. Je parle ici de l’égoïsme arrogant, qui est à l’esprit frondeur ce que la bigoterie est à la spiritualité, la bravade au courage : les restes dégénérés d’une vertu oubliée. Ce comportement s’accommode de tous les conformismes intellectuels, et même de l’esprit grégaire. Il fleurit de l’extrême droite à l’extrême gauche
Le nouvel esprit libertaire revendique l’assistance généralisée. Il nous fait basculer du «chacun pour soi» au «tous pour moi». La collectivité ne doit rien attendre de lui et se trouve toujours en position d’accusée. Chargée d’obligations mais dépouillée de ses prérogatives, sommée d’intervenir et priée de s’abstenir, son autorité se réduit à mesure que s’étend le champ de ses responsabilités. Elle doit ignorer les différences, mais lutter contre les discriminations, augmenter les subventions sans contrôler leur utilisation, proposer des emplois sans rien imposer, améliorer la sécurité routière sans radars ni gendarmes, donner le bac à tous les candidats, mais sans le dévaloriser, etc. Bref, ne jamais recourir à l’interdiction et à la sanction, car l’État ne saurait décréter une règle qui ne devienne liberticide.

p. 368
La vie politique voit désormais s’opposer le réalisme contraint de tout gouvernement au rêve menaçant des Français. Voilà pourquoi, avec une classe politique recrutée parmi les meilleurs élèves, nous menons une politique de cancres. Nos gouvernant, de droite comme de gauche, ont toujours su ce qu’il fallait faire. Mais ils n’ont jamais évalué leur politique qu’à l’aune de la paix sociale.

p. 369
Un ami engagé dans l’action politique me demande un jour : «Mais quels hommes politiques trouveraient grâce à tes yeux ?» Je lançai les noms de Raymond Barre, Jacques Delors, Michel Rocard, Alain Juppé, Bernard Kouchner. La réponse tomba comme un couperet : «Rien que des losers !»  Tout est dit. L’idée qu’il vaut mieux être minoritaire dans le vrai que majoritaire dans le faux ne vient manifestement pas. Et de fait, la classe politique s’est convaincue que les démagogues seuls peuvent gagner les élections. Elle n’ose plus investir de véritables hommes d’État. Dès lors, les campagnes ne sont plus que des concours d’illusion. La vérité et sa mère, la réalité, sont politiquement incorrectes en France.
Épilogue – Pour nos enfants

p. 371
Voir où nous en sommes, telle est la première urgence. Regarder le monde tel qu’il est, c’est le deuxième point. Faire notre marché dans les expériences des uns et des autres pour reconstruire notre modèle national, c’est le troisième. Il faudra alors se mettre au travail, et ce ne sera pas le plus difficile. On ne le redira jamais assez : tout le monde sait ce qu’il faut faire. Si l’on pouvait en douter, l’exemple de la LOLF en apporterait la démonstration. De droite comme de gauche, les responsables politiques connaissaient les défauts de nos procédures budgétaires et le sens des réformes qu’il convenait de faire. Le miracle a voulu que des hommes de bonne volonté oublient leurs appartenances partisanes et travaillent dans le seul intérêt du bien commun.
Il suffirait que cette démarche cesse d’être exceptionnelle, que les actions civiques se distinguent enfin de l’action politique au jour le jour pour que la France se remette en marche.

 

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